La réaction qatarie.
L’Etat du Qatar vient de déclarer les deux attachés, militaire et sécuritaire, persona non grata et leurs a accordé 24 heures pour quitter le pays. Cette escalade diplomatique intervient après que Téhéran eût violé ses promesses de ne plus cibler l’infrastructure énergétique au Qatar. Doha avait opté avant cette décision pour le dialogue, le retenu et les appels incessants à la reprise des négociations afin d’éviter l’escalade. Les pays du CCG commencent à réaliser la concomitance entre les desseins de Netanyahou et ceux des CGRI pour mettre la région à feu et à sang ce qui arrangerait les deux camps. D’un côté, les Iraniens sèment le chaos partout et s’activent à atteindre le plus possible de cibles civiles et militaires pour toucher les intérêts américains. Par cette opération, ils menaceront l’économie de leurs voisins ce qui va obliger les puissances mondiales à trouver une solution rapide au conflit. Quant aux Israéliens, ils ont obtenu ce qu’ils cherchaient depuis des décennies ; une confrontation directe entre les Etats Unis et Téhéran qui impliquerait obligatoirement les pays arabes.
Le ministre des affaires étrangères qatari, cheikh Mohammad bin Abderrahmane al-Thani lors d’une conférence de presse avec son homologue turc, Hagan Vidan déclare que « l’attaque iranienne contre le complexe énergétique de Ras-Laffan représente une escalade très dangereuse et hautement risquée… où l’Iran cherche pertinemment à attirer la région dans sa guerre contre Israël et les USA ». Doha semble s’orienter vers une révision radicale de sa politique régionale avec l’Iran après que cette dernière eût franchi toutes les lignes rouges de la diplomatie et de la guerre. Le Premier ministre qatari a précisé que Doha avait condamné l’attaque israélienne sur le champ South Pars, le 18 mars dernier, mais la réponse iranienne a ciblé directement les installations qataries. Il a qualifié l’agression iranienne « d’action d’hostilité non responsable et une escalade très dangereuse ».
Les pays du Golfe ont tous affirmé que les attaques iraniennes ne ciblent pas les intérêts américains, mais frappent directement leur infrastructure énergétique. Ce prétexte, martelé par les dirigeants à Téhéran, n’est plus recevable du côté arabe, ce qui annonce un changement radical dans la réaction collective du CCG. Cette réaction ne sera pas militaire, car c’est là où réside l’objectif américain et israélien cherchant à tout prix l’implication des pays du Golfe dans une confrontation directe avec l’Iran.
L’attaque de Ras-Laffan.
Qatar Energy avait annoncé depuis mardi 3 mars l’arrêt de la production de certains produits de ses industries chimiques, ce qui a déstabilisé les chaînes d’approvisionnement dans le monde. Avec cette attaque, l’impact sur le marché énergétique va redoubler, car même avec l’ouverture du détroit d’Hormuz, la production est en panne et nécessite des mois de réparation. L’hélium, par exemple, n’est plus produis au Qatar, qui fournit plus du tiers de sa production mondiale nécessaire à la fabrication des semi- conducteurs et d’autres industries. Si les Américains sont temporairement à l’abri de cette pénurie, les Européens sont dépendants à plus de 40% du gaz qatari et de ses dérivés. Mêmes les réserves allemandes ne peuvent résister que sur le court terme suit à la hausse des demandes et l’absence de fournisseurs fiables après la guerre en Ukraine. L’arrêt de la production au Qatar s’étend au-delà du continent européen, pour toucher les pays asiatiques producteurs de semi-conducteurs comme le Corée du Sud ou Taiwan. Ceci va impacter les prix des produits dépendants du GNL et ses dérivés comme l’hélium partout dans le monde si la guerre ne trouve pas de fin immédiate.
Les missiles et les drones iraniens ont frappé la ville deux fois en moins de 12 heures causant d’énormes dégâts matériels. Ras-Laffan est la plus importante station de GNL au monde et comprend des installations de production, de traitement et d’acheminement ce qui a permis au Qatar d’exporter vers 20% du GNL, se classant en deuxième position mondiale après les USA. De plus, la ville produit des dérivés chimiques indispensables à l’industrie et à l’agriculture mondiale comme l’urée, les polymères, le méthanol, l’aluminium ainsi que d’autres dérivés industriels. Le Qatar occupe depuis des décennies une position stratégique sur les marchés mondiaux de l’énergie qui ne se limite pas à la production du GNL. Sa position centrale tient aussi à des productions dans les secteurs pétrochimiques et de transformation qui constituent une étape fondamentale dans les chaînes d’approvisionnement dans les secteurs des engrais, des métaux et des plastiques. Déstabiliser ou rompre cette chaîne causeront l’instabilité des marchés mondiaux et l’arrêt de secteurs de production partout dans le monde.
Téhéran et le monde arabe.
C’est encore tôt pour mesurer avec précision le prix d’une aventure guerrière où personne ou presque n’était au courant. Par contre, les conséquences seront certainement très profondes sur tous les niveaux comme l’escalade garde son rythme ascendant. Si en Occident, surtout en Europe, on s’inquiète principalement pour les prix du gaz et du pétrole, le monde arabe et plus particulièrement la société arabe dans le Golfe voit la crise sous un autre angle. La première question qui se pose aujourd’hui concerne avant tout, l’attaque iranienne. Pourquoi ?
Comme l’a bien précisé le Premier ministre qatari, le prétexte proclamant « l’attaque des intérêts américains dans le Golfe » ne tient plus. Il est évident aujourd’hui que Téhéran aussi cherche à impliquer les pays du Golfe dans la confrontation armée, rejoignant ainsi les desseins de Netanyahou. Comment ? Le régime iranien est moins soucieux de sauver l’Iran ou le peuple iranien que de sauver sa tête et maintenir les Mollahs au pouvoir. Ceci explique les attaques aveugles contre leurs voisins qui étaient depuis quelques semaines à leur côté autour de la table des négociations pour éviter le pire. Pousser le CCG dans une guerre qui n’est pas la sienne, va l’affaiblir puis freiner ses projets de développement ce qui permettrait à Téhéran et à Tel-Aviv de partager la domination de la région.
Le monde arabe, surtout dans le Golfe, savait depuis l’arrivée de Khomeini au pouvoir en 1979 qu’il partage avec Israël un même rêve ; dominer la région et mettre la main sur ses richesses. Depuis la chute du régime du Shah, Khomeini a déclaré la guerre à l’Irak. Puis en 2003, les milices iraniennes en Irak ont permis aux Américains d’occuper Bagdad et mettre la main sur toutes ses réserves en hydrocarbures jusqu’à aujourd’hui. De plus, les Mollahs ont commis les pires crimes en Syrie contre la population civile pour empêcher la chute du régime alawite pro-iranien. Le Hezbollah libanais a participé largement, à côté des escadrons de la mort affilié à Téhéran, à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité surtout en Syrie. Ces mercenaires arabes et iraniens, qui agissent sous les ordres directs du Guide Suprême ou de ses lieutenants, comme Kasim Soleimani (assassiné par Washington le 3 janvier 2020 à l’aéroport de Bagdad) sont la cause principale de l’instabilité régnante en Irak, au Yémen, en Syrie, au Liban…
Ce faisant, Téhéran s’est assuré un entourage arabe fragilisé ce qui correspondait à son projet impérial de dominer l’Orient et assujettir les Arabes sunnites, an-Nawassib (Terme confessionnel pour désigner les ennemis du cousin du prophète (Ali, l’Imam dans la doctrine chiite)). Le grand projet est basé sur le rêve de relancer l’Empire soit sous sa forme nationale persane ou bien sous sa configuration confessionnelle chiite et plus particulièrement duodécimaine ( Ithna achriyya, Twelvers). Son principal concurrent dans cette région est Israël, qui dispose d’un projet semblable bien que ses motivations et ses assises soient différentes. N’oubliant pas le scandale Irangate des années quatre-vingt lorsque les Américains et les Israéliens fournissaient les armes à Téhéran pour combattre l’Irak. À cette époque, se fournir en armes chez le shaytan al-Akbar, le grand Satan et le shaytan al-Asghar, le petit Satan, selon la terminologie des Mollahs, était Halal. Directement, après la fin de la guerre Iran Irak, Saddam Hussein a envahi le Koweït ce qui a engendré l’invasion américaine et le démantèlement du pays sous un rude embargo mondial jusqu’à la deuxième guerre du Golfe en 2003. Pendant ce temps, les Iraniens ont créé, sous l’œil des Israéliens et des Américains, un vaste réseau de milices armées et autres structures confessionnels chiites dans tout le Moyen-Orient.
Si le monde arabe avait négligé inconsciemment les objectifs des Iraniens lors de l’invasion de l’Irak, il les a bien perçu lors de la révolution syrienne. Dans la première guerre, Saddam Hussein avait réussi à attiser l’animosité des pays du Golfe suite à ses aventures meurtrières et son invasion d’un pays voisin causant la mort de milliers d’Irakiens et Koweïtiens. Par contre, lors de la révolution syrienne, l’aspect confessionnel était saillant où Kasim Souleimani avait déclaré qu’ils sont en train de venger al-Hussein (fils d’Ali, cousin du prophète Mohammad) contre les descendants de Yazid (fils de Muawiya, premier Khalife Omeyyade). Haydar Muslahi, le chef des renseignements iraniens sous la présidence de Mahmoud Ahmadi Nejad a déclaré « nous contrôlons quatre capitales arabes, Bagdad, Beyrouth, Sanaa et Damas ». Par conséquent, l’inter complémentarité entre le projet de l’extrême droite israélienne et le projet des Mollahs est plus qu’évidente. De plus, Israël n’occupe pas une terre iranienne. Au contraire, elle a aidé Tel-Aviv à démanteler son étau arabe facilitant ainsi le projet du « Grand Israël » qui ne concerne pas la géographie persane. Ce projet israélien est aussi partagé par les Iraniens qui occupent trois îles appartenant aux Émirats Arabes Unis dans le Golfe arabique, Tanab al-Kubra, Tanab as-Soughra et Abu-Moussa. A cela s’ajoute la région arabe des Ahwaz, caractérisée par une forte population arabe sunnite contrainte à la marginalisation sur une base raciale et confessionnelle.
Avec la chute de Bagdad grâce à la précieuse aide iranienne puis la destruction du Liban et de la Syrie avec l’aide de Téhéran toujours, il ne reste que le Golfe arabique. Le Golfe est, selon cette lecture, le dernier bastion arabe face aux plans iraniens et israéliens. Le Caire n’est plus un acteur régional depuis que les « officiers libres » ont transformé le pays en une propriété militaire gouvernée par le fer et la terreur. L’ironie de l’histoire fessait que les pays du CCG, excepté le Qatar, avait activement financé la destruction de la première expérience démocratique et civile en Egypte depuis les Pharaons. Exclure le Caire de la balance stratégique régionale et permettre à une junte corrompue de monter un coup d’état contre la révolution du 25 janvier 2011, était un aveuglement historique et un choix qui s’avère aujourd’hui plus que désastreux. Alors pourquoi cette confrontation armée entre deux alliés ?
Israël, qui bénéficie d’un grand avantage nucléaire grâce aux Européens et aux Américains, ne tolérerait pas une concurrence régionale à la hauteur de l’Iran. Se doter de capacités nucléaires va jouer en faveur de Téhéran et va priver Israël de son plus puissant atout dissuasif. Donc, la guerre actuelle, outre son aspect concurrentiel pour mettre la main sur les richesses des pays du Golfe, est une guerre de traçage des nouvelles frontières d’influence et de domination que Washington qualifie de « nouveau Moyen-Orient ». Ce qu’unit Téhéran et Tel-Aviv dans cette confrontation est plus important que ce que les séparent, car ils ont tous deux le même ennemi. Quant à la Palestine, elle n’est pour les Iraniens qu’un prétexte stratégique et une carte de négociation pour ses propres intérêts. Le Hamas est un mouvement de résistance sunnite et ne peut jamais être soutenu par un régime chiite (la doctrine duodécimaine) qui classifie le monde sunnite de mécréant. Même le Hezbollah libanais et les Houthis au Yémen qui bombardaient Israël régulièrement, ne sont que des cartes régionales au service de la Garde Révolutionnaire.
Cette approche est aujourd’hui dominante, dans le Golfe et aussi dans le monde arabe bien que l’Iran dispose encore d’une large classe de sympathisants et d’adeptes au Machrek comme au Maghreb. Trois grandes tendances demeurent fidèles à « la république islamique ». On trouve premièrement, les musulmans chiites dans les villes arabes qui se définissent, en majorité, comme un continuum démographique et confessionnel de Wilayat al-Faqih . Deuxièmement, il y a les courants nationalistes et pan arabiques qui sont proches du projet iranien et ses slogans de résistance, al-Muqawamat, et ceci pour défier des pays du Golfe présentés comme de simples bases américaines. Finalement, on trouve une large partie de sympathisants qui adhèrent à la vision iranienne, non pas pour des raisons politiques ou confessionnelles, mais tout simplement pour son hostilité apparente aux Etats Unis et Israël. Par ailleurs, ce bloc trilitère est en train de s’effriter après la chute du régime Syrien, les frappes contre la ceinture iranienne au Liban et au Yémen et la nouvelle conscience collective du projet iranien dans le monde arabe.
Les pays du CCG sont aujourd’hui face à un tournant crucial où l’unité est le seul garant de salut. Ils ne peuvent compter que sur leurs propres moyens afin d’éviter le sort de l’Irak et de la Syrie face à une alliance tacite entre trois agresseurs. C’est ici où le Qatar pourrait donner l’exemple et transformer ses compétences diplomatiques et sa sagesse politique en un levier capable de faire sortir la région de l’œil du cyclone.
