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L’héritage d’un grand homme.

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Le Qatar et le cheikh Hamad.

Rares sont ceux et celles qui savent que le Qatar était un pays en faillite au début des années quatre-vingt-dix. A cette époque, le pays était incapable d’assurer les salaires de ses fonctionnaires. Aujourd’hui, il est parmi les pays les plus riches et les plus sûrs du monde. Cette transformation est le chef-d’œuvre d’un seul homme, le cheikh Hamad. Au Qatar, on le nomme le « Prince Père / ’al-’Amīr ’al-wālid », non pas parce qu’il est le père de l’actuel Emir cheikh Tamim, mais parce qu’il est considéré comme le père de la nation, le père de tout le peuple qatari. Il ne s’agit pas non plus d’une appellation affective souvent accordée à des chefs d’Etas dans une approche paternaliste du pouvoir, mais d’un constat de son règne qui a duré depuis son arrivée au pouvoir le 26 juillet 1995 jusqu’au 25 juillet 2013.

Les Qataris ne paient pas d’impôts ni de charges. Tous les services sont gratuits ou presque ; eau, électricité, santé, éducation … même le mariage et la nouvelle maison sont subventionnés partiellement ou totalement par l’Etat. Des bourses pour les études à l’étranger qui couvrent tout le séjour scientifique, des prêts sans intérêts, une infrastructure de très haut niveau… le Qatar, comme décrit par le journaliste américain Bob Simon (présentateur de l’émission 60 Minutes lors d’un entretien avec le cheikh Hamad), ressemble au paradis pour un qatari. Pourquoi ce constat ? L’importance de cette conclusion réside dans sa traduction de l’engagement social du chef de l’Etat qui a misé premièrement sur l’éducation, la science et la qualité de vie des citoyens. Cet engagement n’est pas en application d’un projet politique ou d’une idéologie de développement, ni par réponse aux exigences du Parlement, mais émane premièrement d’une vision personnelle bien particulière.

La première approche du confort social de la population qatarie, présume que ce n’est que grâce aux gisements de gaz que ce niveau de confort a été atteint. C’est grâce aux ressources naturelles et non à autre chose que le peuple a atteint ce niveau de richesse personnelle et collective. Ce raisonnement n’est pas totalement faux, mais il ne dit pas toute la vérité, surtout dans le monde arabe. D’autres pays sont beaucoup plus riches que le Qatar comme la Libye, l’Algérie, le Soudan, l’Irak … sans pouvoir atteindre la moitié du niveau de vie, de sécurité et de stabilité du Qatar. Il ne s’agit pas en fait de richesse ni de sources, mais il s’agit principalement d’une gouvernance sage, humaine et avisée.

C’est l’homme qui est le pivot principal du changement social et non la géographie. C’était la gestion des ressources mise en place par le cheikh Hamad qui a fait la différence et qui a transformé le Qatar d’un petit village de pêcheurs sur le Golfe arabique à un acteur régional et international incontournable.

Le décès du père fondateur a laissé à Doha une grande tristesse et un sentiment d’amertume face au départ d’un homme qui a transformé la vie de tout un peuple et qui a mis en place les fondements de la prospérité pour plus d’une génération. Il faut toujours se rappeler que, lors de son arrivée au pouvoir, les caisses de l’Etat étaient vides et lors de son départ, il a laissé non seulement une nation prospère, mais un fonds souverain de centaines de milliards de dollars pour les générations futures. L’héritage du cheikh Hamad est incommensurable non seulement pour son peuple, mais aussi pour des milliers de travailleurs, d’opposants politiques, de technocrates et de cadres ayant trouvé à Doha un refuge et un nouveau départ.

 Si le miracle qatari a fait le bonheur de toute une population, il a suscité, en Orient comme en Occident des vagues d’envie et de mécontentement. Comment un pays arabe pourrait-il réussir ? Comment un petit plateau salé pourrait-il se transformer, en un temps record, en un acteur énergétique, financier et diplomatique majeur ?

L’Emir et le monde arabe.

L’influence du leader qatari se ressent également sur le plan régional restreint au sein du conseil de coopération des pays du Golfe, comme elle se voit sur le plan élargi dans la zone du Moyen-Orient. La présence du Qatar et son implication active dans la résolution des dossiers de la région est bien perceptible depuis 1996. Avant cette date, Doha était invisible et sans aucune emprunte régionale, car elle a préféré de se rallier automatiquement sur la position de l’Arabie Saoudite, la grande sœur. Le pays souffrait d’un état d’effacement diplomatique causé par le choix de la passivité régionale et de soumission aux directives des plus grands. C’est cet état de perte de souveraineté qui a poussé le l’Emir-Père à prendre des décisions radicales qui vont lui permettre de changer complétement le destin du pays.

En 1996, il créé Al-Jazeera qui va annoncer les couleurs du nouveau régime et qui va, par la suite, causer une onde de choc secouant la totalité du monde arabe. Lors de son lancement, al-Jazeera n’était pas une simple chaîne d’infos arabe, mais une révolution dans la conscience médiatique arabe et une rupture épistémologique dans la perception de l’information et la conception de la liberté d’expression. Les slogans de la chaîne « L’opinion et la contre-opinion / ’ar-ra’yu wa ’ar-ra’yu ’al-‘āḫru » ou « al-jazzera, la tribune de ceux qui n’ont pas de tribune / minbaru man lā minbara la-hu » se sont transformés en réalité pour la première fois dans l’histoire contemporaine du monde arabe. L’effet de la chaîne était tel qu’il a obligé beaucoup de pays arabes et occidentaux à copier le modèle qatari pour avoir leur part du public arabe. Toutes les chaînes en langue arabe ayant vu le jour après 1996, dans le monde arabe et en Occident sont en réalité une réaction à la création d’al-Jazeera pour l’empêcher d’accaparer la rue arabe. La chaîne vient de déclencher une guerre de l’information annonçant la fin du monopole de l’info par les dictatures locales et les grands médias occidentaux (surtout pendant l’invasion de l’Irak en 2003).

L’implication active du Qatar dans la résolution des conflits régionaux est aujourd’hui la marque de fabrique de ce petit pays du Golfe arabique. En Palestine,  au Soudan, au Liban, en Iran, au Yémen et même en Afrique de l’Ouest et en Afghanistan, le pays est engagé activement dans la médiation diplomatique, la résolution des conflits et dans l’aide humanitaire et les travaux d’infrastructure. Doha s’est transformée rapidement, via sa diplomatie, en une cellule de gestion de crises ce qui va lui permettre, par la suite, de se positionner sur la scène régionale et internationale comme partenaire incontournable dans la mise en place des plans pour la paix. En Palestine occupée comme au Liban meurtri par la guerre civile, l’ingérence iranienne, la corruption de l’élite et l’invasion israélienne, Doha a injecté des centaines de millions d’euros pour aider à la reconstruction des écoles, des universités, des hôpitaux et même pour payer les salaires des fonctionnaires et aider les familles pauvres. Sur le plan humanitaire, un vaste réseau d’associations caritatives est mis en place pour aider les orphelins, les victimes de guerres et des catastrophes naturelles partout dans le monde. Des centaines de milliers de personnes et d’enfants ont profité de ces programmes. 

Par ailleurs, la voie choisie par le cheikh Hamad dans le monde arabe que ce soit sur le plan médiatique, diplomatique, humanitaire ou politique n’a pas gagné l’unanimité de tous ses voisins. C’était avec beaucoup de suspicion, de doute et d’appréhension que l’ordre régional arabe voyait l’accomplissement qatari sur la scène régionale principalement. Donner la parole à l’opposition politique, abriter les grandes figures de l’opposition, dénoncer les formes de répression … a créé pour Doha beaucoup d’ennemis qui vont en 2017 organiser le « blocus du Qatar ». L’homme a payé un lourd tribut et a fait face à une grande campagne de diabolisation surtout après l’éclatement du « printemps arabe ». Il était difficile pour un homme éclairé, pionnier et avant-gardiste d’affronter un ordre régional ancré dans la dictature, la corruption et la répression. Cheikh Hamad avait conseillé aux leaders arabes d’écouter la voix de la rue lors des révolutions de 2011 afin de revoir les modes de gouvernance régionale, mais personne ne l’a entendu ce qui a donné lieu, par la suite à des coups d’Etats ayant anéanti les processus de transition. Aujourd’hui, avec les bombardements iraniens incessants et l’incapacité des pays du CCG de réagir, la vision de l’homme est plus que  présente.      

L’Emir et la France.

La première remarque qui concerne la relation de l’ancien dirigeant qatari avec Paris est traduite par son attachement à la France, non pas comme une puissance économique ou diplomatique, mais plutôt comme une culture, une langue et une civilisation. Qatar est le seul pays du Golfe arabique qui affiche ouvertement son estime pour la France et pour le peuple français. Les exemples dans ce contexte ne manquent pas en dehors des investissements, du PSG et de toute forme d’engagement financier. Au Qatar, les Français sont traités différemment et la langue française est toujours à la première loge, dans un environnement principalement anglophone dans le Golfe arabique. Le « made in France » est toujours à l’honneur qu’il s’agisse qu’un produit, d’une idée ou de la langue. Paris est également parmi les premières destinations des Qataris qui, malgré la barrière de la langue parfois, trouvent en France ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs.   

 Par contre, cette relation semble être unidirectionnelle si on considère les compagnes médiatiques contre le Qatar et qui n’ont jamais cessé. A Paris, le « Qatar bashing » a fait de Doha la cible quotidienne des attaques médiatiques. Accusée de corruption, de terrorisme, d’entrisme, de dictature… Doha est définie comme la source du mal dans le monde arabe et dans le monde. Cette position occidentale est toujours incompréhensible, car elle ne dit pas ses vraies motivations. On sait aujourd’hui que toutes les accusations portées contre Doha se sont avérées fausses et sans fondement, mais servaient uniquement à diaboliser un petit pays qui réussit et qui refuse de s’aligner sur la politique des dictatures arabes.

Cette position occidentale et française n’a pas affecté Doha qui a préféré de ne pas réagir. Les Qataris savaient que la politique occidentale envers leur pays est une action circonstancielle qui n’émane pas d’un principe politique ni moral. C’est aussi le choix du cheikh Hamad qui a préféré le travail et le silence au lieu d’engager des confrontations inutiles qui épuiseront le pays et affecteront ses plans de développement sur le long terme. La tempête est passée après la Coupe du Monde 2022 et la décision prise de ne pas répondre aux provocations s’est avérée une très sage décision.  

Le dernier d’une génération.

Avec le départ du cheikh Hamad, le monde arabe perd un grand homme, un homme qui a libéré son pays de la pauvreté, de la dette et du sous-développement. Les Qataris le surnomment « daffān l-faqr / celui qui enterre la pauvreté » et ils avaient vraiment raison, car il n’y a plus de pauvreté au Qatar où le pays enregistre le PIB individuel le plus haut dans le région.

Si Charles de Gaulle est pour la France et les Français un libérateur et un grand visionnaire, l’Emir-Père est, pour les qataris, beaucoup plus que ça. Le Qatar n’existait pas sur la carte régionale ni sur la carte mondiale, car sa géographie et son poids démographique ne lui permettaient pas de prétendre pour un rôle régional ou international. Avant de Gaulle, il y avait l’Empire, mais avant Cheikh Hamad, il n’y avait qu’un village de pécheurs. C’est ce même petit village qui a organisé en 2022, la Coupe du Monde la plus réussie dans l’histoire du jeu avec zéro incident. C’était un miracle pour un tout petit pays qui a réussi son challenge au cœur de la plus grande compagne médiatique mondiale qui est allé jusqu’à demander le retrait de l’organisation de la Coupe du pays organisateur pour des prétextes infondés. C’est aussi pour la première fois en France, que la mairie de Paris interdit la projection des matches dans les places publiques, bien que la France était en finale de la Coupe.

En juillet 2013, le cheikh Tamim bin Hamad prend le pouvoir après que l’Emir-Père décide de se retirer et de laisser la nouvelle génération gérer les affaires du pays. Cette décision était et demeure une première dans le monde arabe où le chef de l’Etat ne se retire que vers sa tombe. Cheikh Tamim accède au pouvoir suprême dans un contexte brûlant marqué par les trajectoires troubles des révolutions arabes, mais réussi, en un peu de temps, à éviter l’enlisement suite aux plans régionaux visant à renverser le régime à Doha. La gestion avisée et prudente de ces crises et l’ancrage de la continuité politique, diplomatique et économique marquent bien la gestion politique du nouveau régime. Pendant plus de treize ans, le cheikh Tamim a assuré la continuité de la souveraineté et de l’indépendance de son pays. Même en pleine guerre entre Israël et l’Iran, Doha a réussi à garder sa position de médiateur régional qui agit pour la paix et qui ouvre pour la résolution des conflits par le dialogue et non pas par les bombes.

Finalement, il est important de signaler que le cheikh Hamad appartient à une génération particulière d’hommes politiques arabes. Ceci est bien visible lors d’une simple comparaison avec d’autres leaders arabes zu‘amā’, ayant promis libération et développement, comme Naceur, Kadafi, Saddam … mais n’ont laissé derrière eux que ruines et décombres. L’Egypte, l’Irak et la Libye disposaient de richesses incomparables avec le Qatar, mais n’ont rien réussi. Le grand homme a travaillé en silence, sans discours euphoriques ni idéologie libératrice, ni promesses de prospérité. Cheikh Hamad a tout accompli en un temps record, mais en silence. Paix à son âme, raḥimahu-l-lāhu.

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