Une confrontation dans le chaos.
Le 30 décembre 2025, l’aviation saoudienne bombarde la ville côtière, al-Mukalla dans le gouvernorat de Hadhra-mawt ciblant, selon les Saoudiens, une cargaison d’armes destinée aux séparatistes du « Conseil Transitoire Sudiste » soutenus par les Émiratis. La frappe saoudienne annonce la fin du silence face aux aventures de Mohamed Bin Zayed au Yémen. Ces aventures menacent désormais la souveraineté territoriale saoudienne et mettent en danger son espace vital. Les séparatistes yéménites qui contrôlent de vastes territoires, ont pour principal objectif d’établir un Etat qui couvre les frontières de l’ancien « Yémen du Sud ». Conçu par les Britanniques, le « Yémen du Sud » appelé aussi « Le Yémen démocratique » ou plus officiellement « La République Démocratique du Yémen » est le seul Etat communiste « marxiste-léniniste » dans le monde arabe ayant duré de 1967 à 1990.
Le projet n’est pas nouveau. Il s’agit plutôt de relancer un ancien projet pour créer, dans le dos des Saoudiens, une nouvelle structure au service des Émiratis. Cet Etat va permettre à Mohamed Bin Zayed de contrôler une grande partie du Yémen, d’avoir un accès direct au détroit de « Bab al-Mandab » et surtout d’avoir des outils géopolitiques régionaux pour affronter l’Arabie Saoudite. Le 25 mars 2015, Ryad a conduit une intervention militaire contre les rebelles Houthis, sous le nom de « Tempête de la fermeté, Asifatu l-Hazm » après l’attaque des Houthis qui leur a permis de contrôler la capitale Adan. Beaucoup de pays arabes ont participé à cette compagne militaire, l’Egypte, le Maroc, la Jordanie, le Koweït et bien sûr les Émirats Arabes Unis. Le Qatar était également engagé avec les Saoudiens, mais s’est retiré en le 5 juin 2017, jour de l’annonce du « Blocus du Qatar » et pour faire face aux accusations saoudiennes et émiraties de « soutenir le terrorisme au Yémen ».
Très vite, l’intervention pour pacifier le Yémen et chasser les milices Houthis était transformée en crise humanitaire sans précédent. L’aventure saoudienne et émiratie au Yémen, s’est transformé en l’une des pires catastrophes humanitaires que le monde arabe ait connu. Toutes les organisations internationales ont dénoncé une guerre inutile ayant causé des dizaines de milliers de morts. La famine frappe le pays en profondeur et touche les plus pauvres. Selon un rapport de l’UNICEF (22/06/2025) « 4,95 millions de personnes font face à un état d’absence de sécurité alimentaire qui pourrait être qualifiée de crise ou même pire… Y compris 1,5 million de personnes dans un état d’urgence alimentaire » dans le sud du pays contrôlé par les milices affiliées à Abou Dhabi. La situation s’est empirée depuis avec une augmentation de 420 milles personne additionnelles qui risquent de mourir de faim.
Les Houthis ont commis des crimes contre les civils, les opposants politiques, les journalistes, et tous ceux qui s’opposent aux ambitions de MBZ. Human Rights Watch, dans un rapport du 13/02/2025, écrit « l’attaque menée par les Houthis contre les civils pourrait constituer un crime de guerre ». L’ONG international a accusé les milices pro Emiratis de cibler les hôpitaux, les écoles et les infrastructures. Ces mêmes milices ont attaqué à plusieurs reprises, le sol saoudien surtout dans les zones frontalières après l’implication active de l’Iran à côté les Houthis pour affaiblir l’Arabie Saoudite.
De leur côté, profitant du chaos, les Émiratis ont réussi à mettre la main sur plusieurs sites du pays y compris la célèbre île de Soukatra (depuis 3 mai 2018) grâce à des milices militaires et paramilitaires sous le nom des « forces de la ceinture sécuritaire » et les « forces d’élite de Hathra-mawt ». C’est sous la bannière de « la guerre contre le terrorisme » que les opérations émiraties ont été conduites avec un usage excessif de la force militaire contre les civils, selon un rapport de HRW (01/12/2017). Des assassinats, des prisons secrètes, les disparitions… Étaient épinglés par les ONG qui accusent ouvertement Abu Dhabi d’avoir permis aux organisations terroristes comme Al-Qaida de se répandre dans plusieurs villes comme la ville de Taoz (al Jazeera 20/08/2017). L’enlisement saoudien ne s’arrête pas malgré plusieurs tentatives de pacification au Yémen et une tentative de convenir à un accord entre les différents protagonistes sur le terrain. Les pertes saoudiennes sont énormes et le royaume risque de perdre la stabilité de toute la frontière sud.
C’est dans ce contexte de défaite et de détresse que la confrontation entre Ryad et Abou Dhabi se situe. Face à MBZ, MBS n’a rien gagné. Bien au contraire, il n’a pas réalisé un seul objectif de la mission de son pays au Yémen, mais a réussi à attiser l’indignation de la population yéménite. L’alliance avec Bin Zayed au détriment de tous les autres pays du CCG, a conduit Ryad à un état d’isolement, d’un côté et à subir une hémorragie interminable ce qui a nécessité une décision derme pour essayer de mettre fin au chaos.
Rivalité et protagonistes : MBS face à MBZ.
Les deux « jeunes leaders » sont devenus chefs de leurs pays respectifs par successions, mais surtout par stratégies familiales et rivalités entre clans tribaux. Mohamed bin Salman, MBS est passé « prince héritier du prince héritier « waliyyu waliyyi l-‘ahd » vice-prince héritier, un poste créé sur mesure comme tremplin pour évincer l’ex homme fort du royaume, ministre de l’Intérieur, Mohamed bin Naef. Ceci s’est réalisé le 21 juin 2017. MBS est déclaré prince héritier et vice Premier ministre par son père, le roi Salman et avec l’appui du conseil d’allégeance, mağlis ’al-bay‘a. Il est depuis cette date le vrai roi d’Arabie Saoudite. Quant à MBZ, il a pris le pouvoir après le décès de son frère Kalifa bin Zayed le 14 mai 2022, mais il était le vrai président du pays depuis 2011 suite à l’absence de son frère aîné, Kalifa tombé malade brusquement dans des conditions suspectes. Son arrivée au pouvoir coïncide avec le printemps arabe et les grandes vagues de protestations sociales ayant mis fin aux règnes de Ben Ali, Kadafi, Moubarak… Et récemment Bachar al Assad. Bin Zayd était le principal ennemi du printemps arabe en soutenant toutes les forces contre-révolutionnaires en Libye, en Egypte, en Tunisie, au Yémen…
Les deux hommes se sont rapprochés pendant la phase finale du printemps arabe et plus particulièrement lors du coup d’état militaire orchestré contre le président égyptien élu, Mohamed Morsi. Les deux hommes ont unifié leurs efforts en Libye pour soutenir un autre Général putschiste, Khalifa Hafter dans l’Est contre le gouvernement d’unité nationale à l’Ouest. À cette époque, MBS pensait que l’alliance avec MBZ allait lui permettre d’asseoir son pouvoir dans le Golfe arabique, au-delà des frontières saoudiennes. C’est MBZ qui l’avait convaincu de maintenir ses troupes au Yémen et c’est ce même MBZ qui l’avait persuadé d’instaurer un blocus terrestre, maritime et aérien contre le Qatar pour faire chuter le régime.
Les plans ont échoué et la situation au Yémen s’est aggravée pour finir aujourd’hui en menace directe de la souveraineté saoudienne sur ses territoires au sud. Les milices financées et commandées par les Émirats ont conquis des territoires vastes dans les régions de Hathra-mawt et al-muhra sur la frontière saoudienne. Malgré les frappes aériennes et les bombardements, le conseil transitoire sudiste déclare qu’il va résister pour conquérir plus de terrains dans une zone riche en matières premières sur la frontière entre l’Arabie Saoudite et le Sultanat d’Oman. Ce sont ces ressources qui attisent la convoitise d’Abou Dhabi.
Avec les nouvelles menaces qui s’abattent sur l’Iran et les forts risques d’attaques américaines, l’Arabie Saoudite n’a plus de choix que de pacifier, de gré ou de force, sa ceinture régionale et plus particulièrement arabe. Bien que la confrontation n’est qu’à son début, les aventures d’Abou Dhabi et les rêves expansionnistes de MBZ ne sont plus tolérables dans une région qui risque l’implosion. Le coût de ses aventures et dérives n’affecte plus seulement la réputation d’Abou Dhabi, mais menace la souveraineté de toute la région du Golfe.
