«Le nouveau Moyen-Orient».

Le Moyen-Orient.

C’est le berceau de l’écriture, de la science, du savoir, des religions et de toutes les civilisations ayant forgé les premiers piliers du monde moderne. Il était, par ce fait, un centre d’affrontement et de conflits entre des protagonistes et des projets qui variaient et se transformaient pendant des siècles selon les contextes. Le Moyen-Orient n’a pas connu de répit que pour se préparer à une nouvelle vague de confrontation. Celui qui domine le Moyen-Orient dominerait le monde. Ce carrefour, par son statut géographique entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie et ses réserves énergétiques ainsi que son apport civilisationnel attisait et attise toujours la convoitise des vainqueurs. 

Son appellation interpelle déjà. On est bel et bien en Orient, Acharq ou alMachrek, « l’endroit où se lève le soleil », par opposition géographique au Maghreb, un nom de lieu pour désigner « l’endroit où se couche le soleil » selon la lecture arabe. Par contre, ce même Machrek, se localise, selon la lecture occidentale,  par rapport au Proche-Orient et à l’Extrême-Orient. Ce Moyen-Orient « n’existait pas en soi », comme disait Edouard Saïd, dans son orientalisme, « mais existe comme une forme imaginaire construite dans la conscience coloniale et postcoloniale ». Cette vision orientaliste, ayant servi comme pivot aux compagnes coloniales, dépend largement d’une projection imaginaire qui émane d’un centrisme occidental et d’un suprémacisme impérial lors des conquêtes coloniales. L’Orient dans l’imaginaire collectif occidental et plus précisément colonial n’a jamais était une entité qui puise son statut et son destin dans son identité, mais avait toujours besoin d’un sculpteur occidental, d’un envahisseur qui lui montre le voie de la civilisation et de la modernité.

Lors de l’invasion américaine de l’Irak, George Bush n’a pas hésité à qualifier la compagne militaire, qui a causé la mort de plus d’un million d’Irakiens civils, sur la base de faux prétextes, d’une nouvelle croisade. « On va relancer les croisades »  était le slogan de la guerre néocoloniale américaine. Aujourd’hui rien n’a changé, dans la doctrine et dans l’action. Trump veut lui aussi sa part du projet, une aventure personnelle avec beaucoup de profit familial. En 2003, on a installé le grand chaos au Moyen-Orient. C’était une prolongation de la division coloniale de 1916, avec les accords Sykes-Picot puis l’instauration d’un Etat colonial en Palestine qui vient d’achever un génocide meurtrier à Gaza avec plus de deux cent mille morts et blessé.    

Aujourd’hui, on vit dans la continuité de ce même projet. Lorsque Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont décidé de réformer le Moyen-Orient et d’en créer une nouvelle version, ils s’inscrivaient obligatoirement dans cette même ligne qui avait débuté, il y a plus de trois siècles. La création d’un Etat colonial exclusif, en Palestine par les Britanniques n’est qu’un jalon sur cette longue trajectoire voulant soumettre un Orient encore colonisable. D’un autre côté, ce même Orient n’a jamais réussi à se disposer de sa propre volonté et à fonder son espace inviolable. Les dictatures, les coup d’états, les guerres et les rivalités confessionnelles et politiques sont les traits distinctifs de cette région qui résiste toujours à toute indépendance. Dire que c’est la faute aux autres ne traduit pas toutes les caractéristiques de la situation. Dire que c’est la faute à Occident et à Israël n’avoue pas la triste réalité d’un blocage historique et civilisationnel qui s’éternise. Si l’Orient est -et était toujours- le projet des autres, c’est principalement parce qu’il avait refusé toute occasion de changement ou d’émancipation. C’est la dictature militaire, confessionnelle et idéologique, comme héritière obligatoire et légitime de la colonisation militaire directe, qui maintient le Moyen-Orient dans la dépense et la servitude soutenue par une élite qui était également un facteur déterminant dans l’abîme actuel où se trouve la région.      

Suite à l’échec du « printemps arabe » et le retour triomphal de la dictature militaire, avec la bénédiction occidentale et le financement des monarchies du Golfe, le Moyen-Orient- semble se diriger avec force vers un état de décomposition inévitable. C’est cette situation qui a séduit les forces néocoloniales pour activer leurs nouveaux projets d’expansion.

  Le projet.

Il n’est pas nouveau, mais se renouvelle tout le temps, conduit par le renouveau des dynamiques dictées par le contexte. Il n’est pas unique non plus, mais multiple, déterminé par la variation des protagonistes. Par conséquent, on peut admettre qu’on n’est pas face à un seul projet, mais face à plusieurs projets qui se heurtent et engendrent des guerres et des affrontements armés.

Les Américains, et cela depuis leur victoire lors de la deuxième guerre mondiale en 1945, ont pris la place des vieux empires, française et britannique. Ils ont consolidé, trois ans après en 1948, leur présence militaire par la création de l’Etat d’Israël sur la terre de la Palestine en chassant la population locale des villes et villages. Ils ont également façonné les rapports de force entre les acteurs locaux, les Arabes, les Turcs, les Perses et toutes les minorités ethniques et confessionnelles. Côté énergie et ressources énergétiques, le « Quincy Pact », signé le 14 février 1945 entre le Roi, Abdelaziz al Saoud et le président américain, Franklin Roosevelt, à bord du croiseur US Quincy, a scellé le sort des réserves du Golfe. Il a permis, par la suite, de mettre en place le grand plan du pétrodollar 1973-1979 qui va faciliter aux USA de dominer l’économie mondiale et de contrôler son flux financier. 

Aujourd’hui, plusieurs paramètres et protagonistes entrent en jeu et menacent la domination américaine sur les marchés financiers et ceux de l’énergie. De plus, l’économie américaine n’a jamais été aussi avide de pétrole, non seulement pour ses propres besoins, mais surtout pour contrôler le marché mondial. L’attaque du Venezuela et le changement de son régime politique entrent dans cette démarche. Maintenant, c’est le tour du Moyen-Orient dont la domination va permettre de contrôler le flux énergétique vers l’Asie et principalement vers la Chine. Contrer le plan chinois BRI, « Belt and Road Initiative », passe obligatoirement par la mainmise sur les infrastructures de l’énergie dans le Golfe et sur les chemins d’approvisionnement. Ceci n’est plus un secret, car le Président américain, bien prolixe n’a jamais caché ses intentions, sans oublier d’humilier les dirigeants arabes comme il l’a fait récemment avec son allié MBS. Les Américains cherchent à consolider leur domination sur le Moyen-Orient et ne permettront à aucun concurrent, ancien ou nouveau, de déstabiliser ce statu quo ou de le mettre en question.

Par contre, un autre plan qui était pendant longtemps secondaire et complémentaire au plan américain commence à prendre le dessus. Ce n’est plus Washington qui dicte les règles au Moyen-Orient aujourd’hui, mais c’est, désormais Tel-Aviv. Netanyahou a réussi ce qu’aucun Premier Ministre israélien n’avait réussi auparavant, mettre l’administration américaine aux ordres de l’extrême droite israélienne. La guerre actuelle contre les pays du Golfe est une guerre essentiellement israélienne. Elle n’est pas, en réalité une guerre contre Téhéran, car on savait tous qu’un changement de régime en Iran, dans le contexte actuel, est impossible et que l’opération militaire contre le pays ne fait que renforcer sa mainmise sur la société.

Beaucoup d’avis dans le Golfe arabique postulent, à juste titre, que cette guerre n’est en réalité qu’une confrontation entre deux projets ; un projet israélien adopté par l’administration américaine et un projet iranien rêvé par les Mollahs. Le premier est traduit explicitement par le plan du « Grand Israël », affiché fièrement par Netanyahou et son équipe d’extrême droite. Il s’agit d’un projet qui redéfinit les frontières de l’Etat d’Israël comprenant le Liban, la Jordanie, le Sinaï, et des parties de la Syrie, de l’Arabie Saoudite… Par cette définition, l’occupation israélienne cherche à étendre sa domination territoriale au-delà de ses frontières pour dominer tout le Moyen-Orient. C’était un plan prévu et pensé depuis l’occupation de la Palestine. Quant au projet iranien, il est plus ancien que ce dernier, il cherche à relancer l’Empire perse comme l’a bien déclaré l’ancien chef des milices iraniennes en Irak, Kacem Souleimani, assassiné par les forces américaines à l’aéroport de Bagdad, 3 janvier 2020.

Les Iraniens ont réussi après la révolution de Khomeini en 1979, et avec un coup de main américain, à déstabiliser le Moyen-Orient à travers une volonté affichée à exporter la révolution du Grand Imam. En Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen… Ils ont réussi à embrigader les minorités confessionnelles chiites et à les rallier à leur projet. Face à un monde arabe divisé et affaibli, l’ambition iranienne était sans limites et avait réussi à mettre la main sur une grande partie du Moyen-Orient allant de Sanaa au Yémen à Bagdad en Irak.

   La faisabilité du projet.

La guerre actuelle, dans le Golfe, s’inscrit dans ce contexte de rivalité entre grandes puissances régionales. Elle s’inscrit plus précisément dans un affrontement entre projets impériaux où chaque protagoniste planifie une nouvelle expansion géographique et géostratégique. L’expansionnisme, at-tawassu‘,  au Moyen-Orient n’a jamais cessé parce que la région n’a pas achevé son cycle de complétude historique. Seuls les outils, les stratégies et les protagonistes extérieurs ont changé.

Ceci se fait au détriment des pays arabes qui semblent être la première proie de cette guerre. L’objectif israélien, qui est aussi un objectif américain, n’est pas d’anéantir l’Iran comme le président Trump l’avait souvent déclaré depuis le début des hostilités, mais d’affaiblir le régime au maximum pour l’obliger à accepter le plan du « grand Israël ». Son vrai objectif, qui est en réalité celui de l’extrême droite israélienne, c’ est d’imposer au monde arabe une nouvelle carte d’influence régionale, sans que Téhéran n’intervienne pour déstabiliser ce plan ou le concurrencer. S’il semble, d’un premier côté, réalisable surtout à court et à moyen terme vu la faiblesse du régime iranien en dehors de ses frontières et le déchirement des pays arabes, il fait face, d’un autre côté à plusieurs contraintes. 

L’Iran, aujourd’hui, n’est plus l’Iran de 2011. Le pays a perdu une grande partie de son influence au Liban après la décapitation de son fort allié sur les frontières nord d’Israël, le Hezbollah. Téhéran a également perdu son pouvoir en Syrie après la chute de son homme fort Bachar al Assad et l’arrivée au pouvoir d’un rival sunnite proche des Américains. Par conséquent, il ne lui reste plus que des décombres, en Irak et au Yémen où règne la loi des milices. L’Irak actuel est le résultat d’une alliance américaine et iranienne tacite depuis 1991 puis en 2003 pour se débarrasser de Saddam Hussein, mais surtout pour s’accaparer les richesses du pays, asseoir l’influence iranienne sur la société et neutraliser une menace contre Israël. Si ceci a permis au régime iranien de détruire son voisin et d’enraciner l’instabilité dans la région, il a en même temps créé les conditions de sa propre perte. L’Irak, le monde arabe et les pays du Golfe n’étaient que la première étape du projet israélien et américain pour la région. Dans ce projet, il ne partageront rien avec qui que ce soit.  

Par contre, ce projet expansionniste américano-israélien est sans horizon, car il néglige une composante régionale fondamentale, sa population. Absente aujourd’hui de l’équation stratégique sur le terrain, à cause des dictatures mis et maintenus en palace par l’Occident et plus particulièrement, les Britanniques et les Américains, elle sera, un jour, libre et aura un mot à dire. Personne ne peut nier le rôle joué par Washington et Tel-Aviv dans le coup d’état militaire en Egypte et dans le maintien des dictatures dans tout le monde arabe. C’est cette dictature qui désactive le rôle des sociétés et qui permet le pillage des richesses et le maintien du sous-développement et de l’anarchie. C’est la liberté de l’individu et l’émancipation des sociétés qui sonnera la fin de tous les projets de dictature comme héritière de la colonisation et de l’expansionnisme moderne dans le monde arabe.  

Les régimes arabes, sont, certes non représentatifs de leurs sociétés et très affaiblis, mais demeurent une condition nécessaire à la stabilité régionale même temporelle. Si cette stabilité est menacée, alors personne ne pourra empêcher un glissement rapide vers l’anarchie et c’est ce que les Américains craignent le plus. Les monarchies du Golfe ont garanti depuis (la crise pétrolière, 1973) un acheminement fluide des produits énergétiques vers les marchés mondiaux, mais quelques semaines de guerre risquent de paralyser l’économie mondiale. Ceci démontre clairement que le refus de la paix et de la stabilité de la part des Israéliens au Moyen-Orient va avoir des conséquences désastreuses sur le monde entier. Profiter d’un ordre régional instable pourrait être payant sur le court et le moyen terme, mais il ne le sera plus dans le long terme. Tel-Aviv ne va pas s’arrêter à ses frontières actuelles, mais va continuer à bombarder le Liban, le Syrie, l’Iran, l’Irak… Tant que les Américains lui fournissent les armes et les Européens la couverture politique et médiatique.

Personne ne gagnera au Moyen-Orient si la paix, le droit international et les droits du peuple palestinien, ne sont pas respectés. Personne ne gagnera à part le chaos et les marchands d’armes.         

SourceMediapart

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