L’opinion publique arabe dans le Golfe.

L’autre monde arabe

Il est de coutume en Occident que la voix des sociétés arabes ne soit pas transmise ni prise en considération dans les analyses spécialisées ou dans le débat public. Les peuples sont quasi absents des paramètres et des grilles de lecture qui concernent le monde arabe bien qu’ils soient les premiers concernés par ces analyses. Il s’agit d’un choix d’étouffer une voix différentielle et d’annuler son effet dans la balance médiatique ou analytique. Cette dernière guerre a bien confirmé ce postulat. Tout le monde parle du peuple iranien, de la jeunesse iranienne, de l’opposition iranienne de la femme iranienne… Mais pas un mot sur le peuple arabe. Pourquoi ?

L’intérêt soudain pour le peuple iranien ne s’inscrit pas, dans un sursaut de solidarité médiatique ou politique avec un peuple opprimé par une dictature théocratique, mais se dresse dans un statut de paternalisme occidental et plus particulièrement américain. L’Amérique de Trump cherche à libérer le peuple iranien et à lui amener démocratie et prospérité. C’était le même plan ou presque proposé pour le peuple irakien lors de l’invasion terroriste et barbare en 1991, mais surtout en 2003. C’était une libération qui a coûté la vie à plus d’un million d’innocents civils, des millions de blessés et des centaines de milliers de bébés nés défigurés à cause des armes prohibées utilisées surtout dans les villes sunnites, comme Falluja. La sympathie occidentale avec le peuple iranien s’inscrit dans un processus de mobilisation de la rue contre le pouvoir pour l’affaiblir et lui imposer les conditions américaines. La dimension humaine dans les guerres américaines en Orient est bien visible lors du bombardement d’une école (école de Menab, le 28 février 2026) ayant coûté la vie à plus de 175 victimes majoritairement des enfants sans compter les blessés. Quelle barbarie moderne pourrait cibler une école de jeunes filles ?

Dans la stratégie américaine, la rue ne compte que temporellement pour des impératifs urgents liés au contexte. Le peuple iranien, distinctement des peuples arabes, demeure un seul bloc démographique. Toutes les minorités iraniennes, les Arabes, les Baloutches, les Kurdes, les Turkmèneset les Azéries… font partie d’une seule identité nationale plus au moins stable. Ceci le différencie considérablement du monde arabe où sont nés « les peuples de Sykes-Picot » depuis plus d’un siècle. Bien qu’ils soient de la même culture, de la même langue et des mêmes tribus, ils sont séparés par des frontières militarisées. Néanmoins, le Golfe arabique demeure socialement un bloc démographiquement homogène en dépit des rivalités politiques et des confrontations confessionnelles. Ce bloc-là est quasiment absent du débat en Occident pendant cette guerre. Ceci émane à notre avis de deux éléments essentiels :  Le premier est traduit par un trait général qui s’étale sur toute la zone arabe au Machrek comme au Maghreb gouvernée par des dictatures -soutenues principalement par l’Occident. La société est totalement absente du débat, de la politique et de la consultation, ce qui est la norme dans toute dictature. Le deuxième élément est relatif aux stratégies médiatiques en occident qui se focalisent principalement sur la rue iranienne. Cette invisibilisation est doublement appuyée ; de l’intérieur par l’effet de la dictature et de l’extérieur par l’effacement médiatique. 

Si les régimes du Golfe disposent de leur propre discours motivé principalement par les intérêts de chaque Etat et aussi par les injonctions de l’administration Trump, la rue arabe dans le Golfe véhicule une autre version de la guerre. Ceci est visible dans un espace situé à la périphérie des médias officiels, où des voix se lèvent pour proposer une autre lecture à la confrontation militaire.

Classement des lecteurs

Il faut, tout d’abord séparer l’avis populaire arabe commun de celui spécifique des pays du Golfe, car il ne s’agit pas de la même vision. La lecture du conflit est sujette à des paramètres différents et est motivée par des effets contextuels distincts. Au sein de la même société, plusieurs courants et tendances s’affrontent. Par contre, les courants dominants sont ceux qui analysent les faits, ici la guerre, à travers un prisme principalement religieux. À l’intérieur de cette grande tendance, on trouve également ceux qui se revendiquent du chiisme duodécimain principalement en Irak, Bahreïn, Liban, Yémen, Syrie… face à ceux qui se déclarent sunnites et s’opposent à l’agression iranienne.

La première équipe se définit comme extension du projet porté par le régime iranien ; le projet de Wilayat al Faqik. Il ne s’agit pas seulement d’une revendication confessionnelle, mais d’un acte de résistance face à des régimes qui gouvernent les pays du CCG et qui sont à la fois répressifs, mais aussi anti-chiites. À cette composante, s’ajoute une population fascinée par la résistance iranienne face au Grand Démon « a-Chaytaan al-Akbar », les Etats Unis et le Petit Démon, « a-Cahytaan al-Asghar », Israël. Elle regroupe les nationalistes arabes surtout en Afrique du Nord y compris l’Egypte. Ce courant de pensée populiste voit dans Téhéran le dernier rempart face au sionisme et l’impérialisme après la chute de l’Irak et la Syrie. Il oublie, par contre que la destruction de Damas et l’invasion de Bagdad par le Grand Démon étaient impossible sans la contribution iranienne.

C’est la question palestinienne qui va permettre d’effacer cette contradiction, car les Mollahs ont toujours joué sur le dossier palestinien. La Palestine n’est pas un dossier religieux pour Téhéran, mais plutôt une carte politique pour discréditer les régimes arabes devant leurs peuples. De ce fait, si l’Iran est attaqué par Israël et les USA alors Téhéran est dans le camp des justes et doit être soutenu. Trois paramètres déterminent le soutien de l’Iran par une large partie de la rue arabe ; la dimension confessionnelle, la question palestinienne, l’opposition aux régimes arabes. Outre les nationalistes arabes, une grande partie des conservateurs et des frères musulmans se sont exprimées en faveur de Téhéran contre l’agression israélienne et américaine, sans prendre en considération la dimension confessionnelle. Ceci alimente aujourd’hui un grand débat entre acteurs politiques et intellectuels. Est-ce la volonté de venger l’hostilité de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes vers les frères musulmans ?  Ou bien, c’est pour d’autres raisons ? 

Quant à la deuxième équipe, elle regroupe deux grands blocs. Les courants conservateurs, principalement salafistes et wahhabites qui considèrent l’Iran comme ennemi confessionnel et soutiennent implicitement l’attaque américaine. Le deuxième bloc est principalement politique et implique les victimes du régime iranien en Irak, en Syrie et au Liban et au Yémen et tous ceux qui ont subi les crimes des milices iraniennes depuis deux décennies. Ces deux blocs disposent d’une autre lecture de la guerre actuelle et voient en elle un nouvel épisode du complot iranien et israélien contre le monde arabe et plus particulièrement les pays du Golfe. 

La lecture régionale.

Des intellectuels dans le Golfe pensent que « cette confrontation entre L’Iran, Israël et les Etats Unis n’est qu’un règlement de compte entre les membres de la même mafia. Ils se disputent en réalité un gros butin resté sans défense et sans ceinture de défense ». Bien que cette thèse soit anti-contextuelle, elle véhicule un nombre important d’implications politiques et géostratégiques. Cet avis repose sur les postulats et conclusions suivantes :

L’Iran n’est pas et n’a jamais été en réalité l’ennemi de Tel-Aviv depuis l’époque du shah Mohammad Reza Bahlawi. C’est l’arrivée de Khomeyni en 1979 qui va déstabiliser cette alliance en mettant en place un nouveau projet d’expansion sous une couverture confessionnelle. Par ailleurs, Israël a facilité l’acquisition de cargaisons d’armes lors de la guerre Iran-Irak 1985 en plein règne de Khomeyni bien que les relations officieuses remontent à la période de la création de l’Etat d’Israël en 1948 puis « les accords de tridents » en 1958, dans le cadre de « l’alliance de la périphérie » avec l’Iran, la Turquie et l’Ethiopie. L’Iran, a largement servi le plan colonial expansionniste d’Israël en détruisant le Liban, l’Irak et la Syrie et en semant le chaos dans la région jusqu’au Yémen. Par ceci, les intérêts des deux pays se recoupent, car le principal objectif est de détruire la ceinture arabe située autour de la Palestine pour permettre la réalisation du plan impérial de Tel-Aviv. Téhéran a largement aidé les Américains dans leur plan impérial au Moyen-Orient surtout en Irak et a partagé par la suite avec Washington le pillage de Bagdad. Sans l’implication active des milices chiites pro-iraniennes et sans les Fatwas du clergé chiite irakien -surtout celle de Ali Sistani– l’occupation de l’Irak n’aurait jamais était possible. Par la suite, la coopération et la collaboration entre Iraniens et Américains n’ont jamais cessé depuis plus de vingt ans.

C’est sur la base de ces données factuelles que cette approche de l’actuel conflit se base principalement. Le monde arabe est certes en état de décomposition avancée sur le plan stratégique, mais la confrontation aujourd’hui ne concerne ni l’anéantissement de la civilisation iranienne comme Trump l’a déclaré, ni le changement de régime. Elle est une confrontation pour le partage de la domination du Moyen-Orient dans les décennies qui viennent. 

Les Américains et les Israéliens cherchent à affaiblir le régime et non pas à le détruire ou à le changer. Leur objectif est de lui imposer les conditions d’un autre projet « le Grand Israël ». Les Mollahs ne s’opposent pas un plan qui va contribuer à la désintégration de leurs voisins arabes, à condition que ce projet n’affecte pas leur influence dans la région. Sauf que la chute de Bachar al Assad en Syrie puis la décapitation du Hezbollah au Liban et les frappes contre le Houthis au Yémen ont considérablement favorisé le plan israélien au détriment des intérêts iraniens. Ce faisant, Tel-Aviv a convaincu l’administration américaine d’une frappe militaire qui retarde d’un côté le projet nucléaire et permet l’émergence d’une nouvelle équipe dirigeante prête à plus de concessions.

Israël est aujourd’hui la puissance suprême au Moyen-Orient grâce à l’armée américaine et au soutien européen. Son intervention au Liban et son occupation des régions situées au sud du fleuve Litani et en Cisjordanie sont les signes de la mise en exécution de son projet.

La lecture du Golfe.

Pris en tenaille entre Israël et l’Iran, les pays du CCG risquent beaucoup plus que les deux adversaires. Ils sont les acteurs les plus faibles, dans cette équation à cause du système politique obsolètes et la division profonde qui s’est transformée depuis l’invasion du Koweït en 1991 en une rivalité incessante. Les divisions ont toujours marqué l’histoire moderne des monarchies du Golfe sur des bases tribales, confessionnelles ou économiques, mais c’est la première fois que la crise interne atteint ce niveau.

Depuis le blocus du Qatar et la menace militaire d’envahir un pays voisin et de changer son régime politique par la force, le Golfe a connu un tournant décisif. Lorsque les Émirats Arabes Unis avaient réussi à convaincre Ryad de leur projet, ils ont franchi un pas dans la déstabilisation des normes qui régissaient le dernier bloc solide dans le monde arabe. L’impact du blocus n’a jamais été politique ni financier. C’est le tissu social qui a encaissé le plus grand coup lorsque les frontières étaient fermées et les pèlerins qataris chassés des hôtels et des résidences. Abou Dhabi a joué toujours un rôle déterminant dans le démantèlement des liens tribaux et culturels qui soudaient la société du Golfe depuis la création de ses Etats. C’est cette fragilité interne qui bloque la trajectoire vers une structure régionale, militairement inviolable surtout avec des ressources illimitées en hydrocarbures. 

Aujourd’hui, les sociétés arabes au sein du CCG sont conscientes de cette fracture qui conduira l’ensemble de la population régionale à un destin incertain. Ils réalisent bien la fragilité de tous leurs systèmes de défense où la richesse et la fortune n’ont pas permis la création d’un espace souverain. La menace a atteint son paroxysme avec cette guerre avec, pour la première fois, un bombardement collectif direct de toutes les capitales arabes dans le Golfe. Les frappes iraniennes n’ont épargné aucun pays y compris leurs alliés qataris avec lesquels ils entretenaient des relations cordiales. L’agression de Téhéran et la provocation de Tel-Aviv ont toutes deux confirmé une conviction bien ancienne : les deux régimes ciblent en fait le Golfe arabique. Cette guerre est une guerre de partage d’influence pour les décennies futures, où le gagnant va étendre son hégémonie sur toute la région. De leur côté, les Américains ne vont plus se contenter de chanter les monarchies indirectement, mais vont mettre la main directement sur les sources énergétiques.

Cette situation ne sera pas sans conséquences sur le moyen comme sur le long terme. La déstabilisation des sociétés du Golfe n’aura pas le même effet que la destruction de l’Irak, la Syrie, le Yémen, le Liban ou la Libye. Fragiliser le dernier rempart contre l’instabilité régionale va certainement libérer toutes les conditions d’un chaos inarrêtable.

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