Le postulat selon lequel les élites jouent un rôle central dans la détermination des voies du
changement culturel, social et politique, apparaît comme l’un des postulats les plus solides
dans les théories de la pensée politique et sociale en général. C'est un postulat qui repose
intrinsèquement sur le rôle de leadership joué par les élites dans l'histoire des sociétés et des
nations surtout en phases de changement.
Pour cette raison, tout changement est précédé par des vagues d’efforts théoriques qui
posent les premières pierres de sa réalisation. Les courants de pensée sont nés dans ce
contexte précis. Des projets, portés par des écoles de pensée ont réussi dans certains contextes
à activer un processus de changement, comme ce fut le cas avec les courants libéraux,
communistes, nationalistes ou conservateurs. Les modèles intellectuels inscrits à gauche, par
exemple, que ce soit dans leur configuration socialiste, communiste ou autre, ne sont en effet
que la face théorique du projet socioculturel qui a accédé au pouvoir dans de nombreux pays.
Ce modèle de changement a été pensé puis exprimé en théorie et en pratique par des élites
bien précises ayant supervisé sa conception et sa mise en œuvre. De ce fait, la région arabe
n’a pas échappé à un schéma universel.
Le premier défit dans l’approche des trajectoires parcourues par l’élite arabe est relatif à
la détermination de la catégorie même. Comment définir une élite ? Est-ce par rapport à son
statut social, financier, académique, politique, artistique ou autre ? Est-ce en s’appuyant sur
son école de pensée ? Est-ce une genèse intrinsèque ou une production artificielle? Quels sont
les paramètres qui interviennent dans la détermination de son statut ?
Le monde arabe constitue un espace singulier avec ses propres caractéristiques
historiques, linguistiques et culturelles. Bien qu’il conserve un nombre de traits communs
pour son statut social universel, son rapport historique à l’Occident va déterminer en grande
partie sa genèse moderne, ses trajectoires et ses références intellectuelles. L’état de
fascination -aveuglante parfois- ou celui d’inspiration -anarchique et trempeuse toujours- du
schéma occidental va contribuer activement à la définition du statut et des projets des élites
arabes pendants plus d’un siècle.
Par ailleurs, des courants de pensée ont commencé à se former depuis la fin du 19 e siècle.
Ils ont, par la suite, constitué les principales écoles définies essentiellement par des tendances
politiques s’appuyant sur des références distinctes, mais ayant des objectifs semblables. En
apparence, dans le texte, le discours et les slogans, c’est uniquement la méthode qui
différencie des élites ayant le même objectif, la libération, la souveraineté et le
développement, mais l’action et les trajectoires révèlent une réalité beaucoup plus complexe.
Il ne s’agit de méthode que partiellement, l’échec historique de l’élite arabe à engager un
changement sociale, politique ou culturel, va révéler des données ambiguës, quant à son rôle
et ses rapports au pouvoir politique et financier.
D’autre part, la notion de l’élite diffère considérablement entre le statut d’un intellectuel
lettré et un notable dans un groupe social. Si le terme, élite renvoie à une catégorie globale
comme un groupe sélectionné, il se manifeste aussi, sur le plan individuel avec l’intellectuel
comme configuration singulière du savoir et de l’engagement. L’intellectuel, l’école de
pensée et l’élite comme forme globale sont les trois configurations majeures de
l’intelligentsia. Par ailleurs, les qualités requises pour sélectionner une élite ne sont pas
toujours claires et les mécanismes établissant cette sélection ne le sont pas non plus. Par
contre, deux éléments demeurent déterminants. Il y a premièrement le contexte historique
moderne marqué par la colonisation, la post-colonisation et la dictature dans tous les pays
arabes. Ce fait est de notre point de vue le trait différentiel qui caractérise l’élite arabe dans sa genèse, des trajectoires et ses projets. Le deuxième élément concerne la stabilité de la
référence idéologique dans presque tous les courants de l’intelligentsia arabe. Il est par
conséquent rare de ne pas pouvoir classer un intellectuel ou une école de pensée dans un
courant qui détermine sa vision du changement et qui lui procure une identité savante.
Le courant nationaliste التيار القومي , par exemple, qui a vu le jour dès la première
moitié du XXe siècle, avait élaboré des textes et des projets de changement avant
d'accéder au pouvoir dans un grand nombre de pays arabes. Il a réussi, par la suite, à
gouverner l'Egypte, la Syrie, l'Irak et la Libye... et a engagé des modèles
économiques, politiques et socioculturels ayant abouti par la suite à des structures
militaires, avec le régime baasiste en Syrie et en Irak, nassérien en Egypte et le régime
populiste de Kadhafi en Libye. Les courants libéraux, islamistes et de gauche n’ont
pas dérogé à cette trajectoire, malgré les différences marquantes entre leurs liens au
pouvoir d’une part, et leurs pratiques sociales d’autre part.
Les islamistes الإسلاميون n’ont pas accédé au pouvoir que dans des contextes très
particuliers comme le wahhabisme en Arabie Saoudite, mais sont restés
historiquement en conflit permanent avec les régimes en place, comme c’était le cas
des Frères Musulmans en Egypte, en Tunisie ou en Syrie. Leur modèle de changement
sociopolitique est resté très attirant pendant plus d’un siècle car ils puisaient leurs
références dans un socle commun, le socle religieux. Cette attractivité des courants
conservateurs, en général est des islamistes, en particulier n’a pas abouti à un projet
de changement recevable. De plus, ils sont accusés d’avoir participé
intentionnellement (ou non) à l’échec du printemps arabe et d’autres projets de
changement.
Quant aux courants de gauche اليسار العربي , ils ont échoué à convaincre une société
largement conservatrice et sont restés des courants élitistes dont l’action principale se
limite à certains domaines au sein de la structure de l’État, notamment l’éducation et
la culture. On reproche à la gauche arabe sa déconnexion de la réalité sociale et
culturelle, surtout, son rapport instable à l’identité et à la religion. Elle n’a pas réussi à
proposer un modèle social qui ne soit pas en confrontation perpétuelle avec la religion
et les courants conservateurs. Basé son projet politique sur le rejet de l’autre et sur la
négligence de la réalité sociale ne constitue pas en soi un projet de changement
convaincant surtout dans une société à majorité musulmane.
Quant au libéralisme arabe اللبرالية العربية, il n’a pas réussi à ancrer les valeurs libérales
de liberté, de démocratie et de l’état de droit face à la dictature naissante. Au
contraire, Il a consolidé l’emprise des régimes en place en leurs fournissant les cadres et l’expérience nécessaires à leurs survie et à leurs pérennité en Tunisie, en Algérie,
au Liban, en Syrie, en Egypte et même dans les pays du Golfe. Sa proximité avec
l’Occident n’a pas servi la cause des libertés et du développement, mais a garanti aux
libéraux, grâce à leur aspect technocrate et technique, un positionnement articulatoire
dans l’appareil de l’Etat. Cette particularité a servi plus à la consolidation de la
dictature qu’a la propagation des valeurs démocratiques et libéraux que le libéralisme
arabe prétendait défendre.
Un événement bien particulier, révélateur et inattendu va permettre d’évaluer avec plus de
précision, l’apport et la portée des projets de changement proposés auparavant. Ce sont les «
révolutions du printemps arabe » qui vont mettre en place une grille de lecture, à la fois
théorique et empirique capable de lire les rôles joués par cette élite en comparaison avec ses
projets de changement.
C’est dans ce cadre théorique global, que nous chercherons à proposer des approches
différentes et interdisciplinaires capables d’évaluer le statut et la fonction de l’élite en général
et de l’élite arabe en particulier. Notre framework demeure à la fois descriptif, analytique et
interprétatif. Il ne cherche pas à apporter un jugement, mais s’attache à décrypter les
trajectoires ayant caractérisé l’apport de l’élite arabe au changement socioculturel.
Comprendre le fonctionnement interne de l’intelligentsia arabe et déterminer les dynamiques,
les variables et les constantes ayant conduit à son état d’inertie actuel est l’objectif
fondamental de ce travail.
Qu’entendons-nous par « les élites », en général et « les élites arabes », en particulier
? comment approcher leur(s) statut(s) ? Quelles sont les différentes écoles de l’intelligentsia
arabe ? Comment évaluer leurs projets de changement ? Pourquoi ont-t-elles échoué lors du
«printemps arabe» ? Quelle perspective pour une élite en état de stagnation ? Comment
définir leurs rapports à la société, d’un côté et au pouvoir politique d’un deuxième côté ?
Peut-on parler d’une élite arabe indépendante ? Existe-t-il aujourd’hui des projets de relecture
et de révision des trajectoires de l’élite arabe ?