Situé à l’extrémité sud de la péninsule arabique, le Yémen était depuis longtemps un
acteur différentiel au Moyen-Orient par sa géographie, son histoire et sa démographie. Les
récents événements, dans le Golfe y compris la guerre entre l’Iran, Israël et les Etats Unis, ont
démontré l’effet pluridimensionnel qu’exerce ce pays sur la scène régionale et internationale.
Acteur principal lors de la guerre des 12 jours entre Israel et l’Iran, en 2025 puis élément
fonctionnel actif durant les attaques contre Téhéran en 2026, il demeure un protagoniste de
taille dans le Golfe arabique. S’il jouissait de ce statut singulier pour son poids démographie
et son histoire millénaire, sa position géographique et son poids géopolitique lui procurent un
statut unique dans les relations régionales et internationales. Cette singularité tient aussi du
fait qu’il n’appartient pas au CCG bien qu’il soit une extension naturelle du Golfe sur
plusieurs plans.
Sur la plan géographique, le Yémen était toujours une partie intégrante d’Arabie. Il
est même considéré comme l’origine démographique et culturelle du monde arabe «’al
yamanu ’aṣlu l-‘arabi » depuis le royaume de Saba’ et même avant. Sa position qui
surplombe le golfe d’Aden, le détroit de Bab al Mandab et la mer rouge face à la Corne
d’Afrique lui procure une position stratégique singulière. Ses montagnes et reliefs le
distinguent du désert d’Arabie et lui assure une nature infranchissable. De plus, les traits géographiques vont considérablement façonner la personnalité de la société yéménite et
définir un grand nombre de ses caractéristiques distinctives.
L’histoire du Yémen est parmi les plus anciennes du monde arabe. Certaines sources
estiment qu’il est le point de départ de la majorité des tribus ayant peuplé par la suite la
péninsule arabique jusqu’en Iran et en Turquie. Si cette expansion démographique et
culturelle va marquer les espaces occupés par les tribus venus du Yémen, lui il va connaître
un destin différent. Avec la dynastie,’az-Zaydiyyat qui va gouverner pendant plus de 1000 ans
avant l’avènement de la république, le Yémen n’a pas connu de stabilité que sporadiquement.
Il est resté malgré son « isolement géographique », un acteur fortement impliqué dans le
façonnement de l’histoire de la péninsule arabique. Ceci lui a procuré un statut singulier dans
le monde arabe avec une grande capacité à stabiliser ou à déstabiliser son environnement
régional direct. Par contre, l’échec du pays à se forger un modèle économique et social viable
ainsi que la rivalité entre composantes politiques, tribales est confessionnelles a conduit le
pays à une situation permanente de « failed state ». Il est aujourd’hui le théâtre de
confrontations armées et d’ingérence étrangères suite à l’effondrement des structures
étatiques et l’absence de pouvoir central.
Bien qu’il soit difficile de séparer les éléments confessionnels des composants
politiques sur la scène yéménite, ils cristallisent la majorité des conditions relatives au chaos
actuel. Ces deux dimensions semblent conduire les facteurs tribaux, régionaux, financiers …
et les canaliser dans une trajectoire qui renforce le chaos. La dimension confessionnelle ne se
limite pas à traduire l’intitulé d’un projet régional comme c’est le cas du projet Houthis,
proxy iranien, mais définit toute la logique qui transcende la répartition d’un pouvoir
fragmentées tout au long du pays.
Longtemps délaissé et marginalisé, le Yémen surgit aujourd’hui comme un acteur
central dans le débat public, dans les stratégies politiques et dans les analyses académiques.
Ceci ne se limite pas à l’espace régional au Moyen-Orient, mais préoccupe les stratégies et
les rapports d’influence dans le monde. Lors de la dernière confrontation militaire entre
l’Iran, les Etats Unis et Israel, Téhéran avait menacé clairement de fermer le détroit de Bab
’al-Mandab en riposte au blocus américain des zones côtières iraniennes, le lundi 13 avril
2026. Bien qu’il ne soit pas un acteur direct dans cette guerre, le Yémen se retrouve impliqué
indirectement dans les confrontations militaires qui n’avaient touché, côté arabe, que les pays
du CCG.
Ce statut singulier qui attribue au Yémen le rôle d’un acteur stratégique dans la
définition de l’équilibre régional et international, soulève la question des conditions et
trajectoires que le pays avait parcouru pour se forger ce statut.
1. Comment définir le Yémen ? Les paramètres géographiques, ethniques,
confessionnels et historiques suffisent-ils à proposer une image assez claire et stable
du pays ? Pourquoi, même au sein du monde arabe, le Yémen demeure un espace qui
résiste à la définition et à la description ? Pourquoi demeure-t-il attaché dans
l’imaginaire collectif régional et international à des binarités contradictoires : à la légende, au chaos, à l’héroïsme, au sous-développement, à la guerre civile ... à l’aube
des civilisations ? A qui profite cette image biaisée du Yémen ? et pourquoi résiste-t-
elle à toute approche objective ?
2. Si les éléments géographiques et démographiques sont, plus au moins, mesurables et
quantifiables, multiples éléments historiques posent un sérieux problème d’analyse et
d’interprétation. Ceci concerne essentiellement la difficulté de neutraliser les variables
historiques qui marquent les différentes trajectoires du pays. Ils sont objet de
récupération politique puis d’instrumentalisation idéologique et confessionnelle.
Comment neutraliser les variables contextuelles dans la lecture du cas yéménite ? où
se situent les constantes locales et régionales ? pourquoi demeure-t-il l’objet
d’opérateurs extérieurs ? Qu’est-ce qui a freiné l’intégration du pays dans le paysage
du Golfe d’un côté et dans le paysage arabe d’un deuxième côté ? Comment évaluer
le poids des facteurs intrinsèques à la scène yéménite dans la mise en place de sa
situation actuelle?
3. L’histoire moderne du Yémen témoigne d’une forte aptitude à l’instabilité.
Distinctement de tous les pays arabes, il n’a pas cessé de se transformer et de se
renouveler même dans le chaos. Ceci a créé un modèle unique difficilement
comparable à tous les modèles de sociétés dans la région. Si la majorité des États
arabes stagne sous les différentes formes de dictature, militaire, sécuritaire ou
monarchique, le Yémen stagne dans le mouvement qui marque tous les aspects de la
société. Ce mouvement perpétuel l’inscrit certes dans l’instabilité et même dans la
guerre civile, mais il témoigne d’une vitalité qui nécessite un plan de réorientation et
un projet de sauvetage.
Comprendre le Yémen est, de notre point de vue, la première étape vers sa représentation
en dehors des cadres confessionnels ou politiques au Moyen-Orient. Il s’agit d’une
contribution aux efforts qui cherchent à le libérer des grilles de lecture où les paramètres
orientalistes transcendent parfois l’objectivité scientifique et ignorent les données du terrain
et des textes. Humaniser le Yémen par le décodage des facteurs internes et externes ayant
façonné ses trajectoires et donné son statut actuel, est le meilleur accès à sa représentation.